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20 mars 2007


Gaja, la Bomba

Angelo Gaja a été le premier italien à doter les vins de son pays d'une image de grand luxe.



Sans Angelo Gaja, le Piémont et le monde du vin italien ne seraient pas tout à fait les mêmes.  «Angelo è numero uno in Italia», avait un jour concédé l’un de ses collègues viticulteurs. Tout un numéro, ça oui. Dans l’univers de Gaja, tout est au superlatif: de la longueur des bouchons, les plus longs du monde à 63 mm, au prix des vins, les plus chers d’Italie. L’homme déplace autant d’air qu’un 747, pond une idée à la minute et bâtit vingt projets à la fois.

    Filant à 200 km/heure sur l’autostrada, en route vers un autre restaurant, tenant le volant de la puissante BMW d’une main et gesticulant de l’autre, Angelo fait part de son dernier projet: l’achat du vieux Castello di Barbaresco dans son village natal au coût de 2 millions de dollars et qu’il transformera en hôtel de luxe. Dans ses plans, la construction d’un tunnel qui reliera sa cuverie à la cave profonde du château où seront stockées de belles barriques blondes remplies de Barbaresco. Car malgré ses multiples activités – il est aussi l’importateur exclusif en Italie des vins du Domaine de la Romanée-Conti, de Mondavi, de Guigal, des portos Taylor ainsi que des verres autrichiens Riedel et des tire-bouchons Screwpull –, la véritable passion d’Angelo demeure le vin du Piémont. Et la qualité est son obsession. Cela lui a permis d’entrer dans le jet-set international du vin à vitesse supersonique.



Au cours des dernières années, Angelo Gaja a continué d’élargir ses activités. En plus de produire maintenant un remarquable Brunello au domaine de Santa di Restituta à Montalcino, il a aussi développé une nouvelle exploitation viticole  à Bolgheri, à l'ouest de la Toscane.



    Pour Gaja (prononcer gailla), il s'agit d'une douce revanche sur le passé récent alors que le vin d’Italie végétait encore dans l’ombre des grands vins de France, raconte-t-il.

    Gaja se souvient qu’à son premier voyage aux États-Unis en 1973, il avait contacté une trentaine de distributeurs. Aucun n’était intéressé. Vingt ans plus tard, Angelo exporte les trois quarts de sa production en Europe et en Amérique où les collectionneurs de New York et de Washington s’arrachent ses vins à prix d’or.

     Depuis qu’il a pris les commandes de la vieille affaire familiale fondée en 1859, Angelo Gaja n’a cessé de mener son combat sur le terrain de la qualité et de l’innovation, au point de passer pour hérétique. A la fin des années 1970, il a été le premier à planter quelques hectares de cabernet sauvignon dans le Piémont. On a crié au scandale, mais Gaja ne broncha pas.  Aujourd’hui, son Darmagi (en dialecte piémontais) est l’un des meilleurs cabernets produits actuellement dans le monde.



Cette année (1994), Angelo Gaja a annoncé qu’il abandonnait l’appellation d’origine Barbaresco pour ses célèbres vins des crus de San Lorenzo, Sori Tildin et Costa Russi. Désormais, ces crus très recherchés, ainsi que le Barolo Sperss seront commercialisés sous la simple dénomination générique. Ce qui ne veut pas dire que Gaja veuille se soustraire du système de DOC italien. En fait, l’idée de Gaja est plutôt de renouer avec l’ancienne tradition familiale et de redonner tout son lustre au Barbaresco de la maison. Quant aux vins de crus, ils seront toujours produits selon les mêmes normes qu’auparavant. Tous ces changements entrent en vigueur avec le millésime 1996.



    Gaja fut aussi le premier piémontais à élever ses meilleurs vins rouges dans des barriques bordelaises. Dans le village, on murmurait qu’Angelo était tombé sur la tête, car il voulait donner encore plus de tanin à des vins qui en avaient déjà trop, soutient-il. Son secret: avant l'usage, chaque barrique est traitée pendant une heure à l’eau chaude et à la vapeur, ce qui élimine 50% des tanins du bois.

    Une visite dans sa cave de Barbaresco permet de constater que l’homme exerce un contrôle absolu sur les moindres détails de la production. Des rendements n’excédant jamais 32 hectolitres à l’hectare dans ses meilleurs crus, des vendanges menées uniquement par ses propre ouvriers, une vinification ultra perfectionnée, une cuverie aménagée sur quatre étages afin de manipuler le vin uniquement par gravitation; rien n’est épargné pour obtenir la qualité optimale.

    Malheureusement pour le commun des mortels, cette qualité a un prix. Les vins Gaja coûtent cher: le Barbaresco 1989 vaut actuellement 70 $ dans les Maisons des vins. Idem pour son splendide Barolo Sperss 1989. Aux États-Unis, ses vins des crus de Sori Tildin, San Lorenzo et Costa Russi se vendent plus de 100 dollars américains.

    Évidemment, on l’accuse d’avoir forcé la note et d'avoir entraîné avec lui un mouvement de hausse des prix en Italie. «On me demande de justifier mes prix, mais c'est au client qu'il faut demander pourquoi il accepte de payer autant», se défend-il. Ce client répondra sans doute que la griffe Gaja sur une bouteille lui assure qualité, rareté et prestige.

    Gaja la Bomba a été le premier à avoir réussi à accoler aux vins italiens une image de produit de grand luxe, au même titre qu’un Chambertin, un Margaux ou un Krug. De son propre aveu, ce pari est essoufflant.

    «On est constamment sous surveillance. Il faut sans cesse faire attention, ne jamais fléchir. C'est comme un cierge qui brûle!».


© 1994



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