Créateur du Blue Nun, Peter M.F. Sichel est l'un des personnages les plus fascinants que j’ai rencontrés au cours de ma carrière. Publié en 1990, le texte qui suit racontait l'étonnant parcours d’un homme hors du commun, et à travers son histoire, les heures et les malheurs du vin allemand au Québec.
Blue Nun. Sept lettres ont suffi. Dans l’univers complexe des vins allemands où les noms des vins s’étendent souvent sur trois lignes, c’est un record. D’ailleurs, la concision même du nom est la raison première du succès de cette marque, la plus connue d’Allemagne et l’une des cinq plus populaires du monde. En 1989, on a vendu plus de 1,5 million de caisses dans une centaine de pays.
Voilà maintenant 65 ans que ce gentil vin blanc léger et moelleux égaie la table des heureux néophytes. En Amérique, chaque amateur a vécu son cycle Blue Nun. Comme un noviciat avant de passer à des choses plus sérieuses. Aujourd’hui, tous les vignerons, de la Californie au Piémont en passant par le Chili, doivent une prière à la bonne sœur bleue. Sans elle, il n’y aurait sans doute pas autant de convertis au culte bachique. Ce vin blanc tout simple fait partie de la courte liste des noms magiques de l’histoire moderne du vin, comme Mouton Cadet ou Gallo.
Derrière le Blue Nun, un personnage singulier: Peter M.F. Sichel. La vie de ce juif allemand tient du roman. Né à Mayence en 1922 d’une famille de marchands de vins, il fuit l’Allemagne en 1939 et débarque à New York après avoir acheté un passeport équatorien. Prestement naturalisé américain, il entre à l’Office of Strategic Services — l’ancêtre de la CIA — et flaire le renseignement en Afrique, en France et en Allemagne. Après la guerre, l’espion devient consul à Hong Kong. Pour finalement rentrer à New York en 1960 et succéder à son oncle à le tête de H. Sichel Söhne.

Depuis 1925, le Blue Nun est le cheval de bataille des Sichel. Cette marque célébrissime qu’on croirait résulter d’une savante étude de mise en marché est en réalité le fruit du hasard. Un imprimeur dévot à qui les dirigeants d’alors avaient demandé de refaire l’étiquette eut l’idée de ces religieuses cueillant joyeusement les raisins. En Europe le succès fut immédiat. Aux États-Unis, les affaires allaient plutôt mollo. En 1960, les ventes ne totalisaient que 8000 caisses par an. À cette époque, la marque servait à tous les types de vins imaginables: sec, demi-sec, Mosel, Rheinpfalz, etc. , raconte Sichel. Alors j’ai opté pour une polarisation de la marque.» Dorénavant, il n’y aurait qu’un seul Blue Nun: un Liebfraumilch simple, mais constant, fiable et bon marché.
La stratégie a porté ses fruits, surtout grâce aux remarquables talents de vendeur de Sichel. En 1970, il vendit 130 000 caisses aux États-Unis seulement. Le cap du million fut franchi en 1977. Sichel devint le roi du vin allemand, vendant plus de flacons que tous ses concurrents réunis. Le Québec aussi est entré dans la danse: 23 000 caisses en 1980. Un succès tel que la Société des alcools voulut récupérer le nom en baptisant l’un de ses nombreux vins de table... L’Ange Bleu. Sichel n’apprécia guère et menaça la SAQ de procès. Nos connaisseurs firent acte de contrition et le petit vin diaphane fut renommé L’Ange blanc.
La popularité du Blue Nun fit de Peter Sichel une superstar. Inlassablement, il continue de courir le monde comme un commis-voyageur, communiquant partout sa passion du vin allemand à des auditoires conquis par la verve et la candeur du personnage. Le jour de notre rencontre à Montréal, il arrivait en coup de vent de New York, rentrant quelques jours plus tôt du Japon () et repartant le lendemain pour l’Allemagne.
À 69 ans, il pourrait dormir sur ses lauriers. Au contraire, il est plus actif que jamais. Certainement plus en forme que la nonne bleue qui, elle, accuse une santé chancelante. Les Américains en boivent deux fois moins qu’avant. Au Québec, les ventes sont en chute libre: 10 000 caisses seulement l’an dernier. Problème de qualité? Il est vrai que le vin ne mérite pas tant de moqueries. Même le tout-puissant chroniqueur américain Robert Parker en a vanté les mérites.
Alors, snobisme, fatigue de la marque? Un peu des deux. Avec le développement phénoménal du monde du vin, l’étiquette aux bonnes sœurs souriantes est devenue surannée, confesse Peter Sichel, en admettant que son étiquette ressemble à un
cartoon. Il vient d’ailleurs d’investir des dizaines de milliers de dollars dans une recherche de marketing pour apprendre que les gens aiment toujours le Blue Nun, mais qu’ils sont gênés de mettre la bouteille sur la table. Cette année, l’étiquette subira un sérieux lifting.
Cela suffira-t-il? Car le problème semble plus profond. La vérité est que le Blue Nun n’est pas seul à voir ses ventes décliner en Amérique du Nord. C’est le cas de l’ensemble des vins allemands. Au Québec, les ventes ont chuté de près de 40% depuis cinq ans. Plusieurs raisons expliquent cette débâcle. D’abord l’ahurissante complexité des étiquettes allemandes et leurs noms aussi impossibles à mémoriser qu’à prononcer. Sans compter un caractère gothique souvent illisible. Tout pour ne pas vendre!
Puis il y a cette kyrielle d’appellations: plus de 2600 crus répertoriés sur une superficie 10 fois plus petite qu’en France. S’ajoute ensuite l’indication du type de vendanges: Kabinett, Spätlese, Auslese, etc. Il en résulte que tous les grands domaines du Rhin et de Moselle peuvent commercialiser jusqu’à une vingtaine de vins différents chaque année. La tour de Babel!
Plus fondamentalement, il y a le style même du vin germanique: léger, parfumé, peu alcoolisé - souvent moins de 8% - et surtout moelleux. Ah, la douceur des vins allemands. Comme si c’était une tare. Et pourtant, c’est ce moelleux exquis et tout à fait naturel qui garantit l’équilibre. Pour leur donner ce moelleux, on ajoute au vin une partie du jus de raisin non fermenté.
En dépit de leur légèreté et de leur apparente frivolité, les grands vins allemands sont d’une solidité à toute épreuve. Grâce à leur acidité, ces vins peuvent vieillir 20 ans . C’est d’ailleurs à cet âge qu’ils sont à leur meilleur, assure Sichel.
Le caractère moelleux des vins allemands fait croire qu’ils n’ont pas leur place à table. Rien de plus faux! Ces vins fruités et tendres se marient merveilleusement aux plats les plus variés: homard, saumon, saint-jacques et, pourquoi pas, canard et rôti de veau.
Devant la désaffection d’un public nord-américain incapable de supporter le sucre et constatant le succès des vins blancs secs de France et d’Italie, les producteurs germaniques ont récemment mis au point des vins
trocken, c’est-à-dire secs, sans
sussreserve. Hélas, ce que l’on croyait être la solution s’avère plutôt un échec, déclare Sichel. La dégustation des quelques vins arrivés au Québec depuis un an tend à lui donner raison.
Face à la crise, Peter Sichel a préféré jouer son va-tout autrement. En 1987, il a créé un nouveau vin tout à fait différent, absolument sec, mais modérément acide, délicatement aromatique et titrant 11% d’alcool. Un vin moderne, de style plus alsacien qu’allemand. La présentation est séduisante de discrétion, très design. Sur une toute petite étiquette anthracite, un mot court prononçable dans toutes les langues: Novum. Cinq lettres seulement. Suffiront-elles à produire un autre miracle?
Hélas, la stratégie de Sichel n’a pas porté fruit. Son Novum a connu un bref passage au Québec. En raison de vente insuffisante, la SAQ l'a retiré de son répertoire général en 1999.
© 1990