À l’aube de ses 90 ans, Robert Mondavi poursuit inlassablement sa bataille pour donner ses lettres de noblesse au vin
made in USA.
Lorsqu’il était étudiant à l’Université Stanford, en Californie, en 1934, Robert Mondavi faisait partie de l’équipe de rugby. «J’étais trop petit pour le football!» raconte-t-il dans ses mémoires,
Harvests of Joy: My Passion for Excellence. De ses jeunes années sportives, il a conservé cette démarche rapide et fonceuse de celui qui sait où il va. Aujourd’hui âgé de 89 ans, l’homme est certes vieilli, mais si la voix se fait plus chevrotante, la poignée de main est toujours aussi ferme, le regard aussi clair. Et surtout, il n’a rien perdu de son extraordinaire enthousiasme.

En 60 ans de carrière, non seulement Robert Mondavi a bâti une entreprise colossale, mais il a aussi été la principale locomotive de l’essor des vins de Californie. Qui aurait cru que ce fils d’immigrants venus de la région italienne des Marches au début du siècle dernier, né au fin fond du Minnesota, deviendrait un jour une véritable légende vivante connue des amateurs de vin du monde entier?
Robert Mondavi est la définition même du mot «pionnier». Après 25 années de service dans la Charles Krug Winery, l’entreprise rachetée par son père en 1943, il quitta avec fracas le carcan familial, insatisfait d’y produire des vins ordinaires. En 1966, à 53 ans — un âge où beaucoup prennent leur retraite —, il décide de repartir à zéro et emprunte l’argent nécessaire pour bâtir sa propre affaire. Le pari est audacieux, car il s’agit de construire le premier établissement vinicole en Californie depuis la fin de la prohibition, en 1933. Sa recette: s’inspirer des traditions et du savoir-faire européen, tirer profit des plus récentes techniques américaines et miser à fond sur des méthodes de marketing perfectionnées. Tout cela paraît simple aujourd’hui, mais en 1966...
«Son grand mérite est d’avoir constamment innové et expérimenté une foule de nouvelles choses», raconte l’auteur anglais Hugh Johnson. Mondavi a été le premier à importer des barriques de chêne français sur la côte ouest. Il a été le précurseur des filtrations plus légères pour conserver toute l’essence du vin. Il a aussi inventé le «fumé blanc», donnant ainsi ses lettres de noblesse au cépage sauvignon en terre californienne. Et il a été l’un des premiers adeptes d’une viticulture plus écologique.
Non seulement la Robert Mondavi Winery a été un succès, mais elle a provoqué la renaissance d’une région en hibernation, en entraînant dans son sillage une foule de nouveaux
gentlemen-vintners attirés par les charmes de la vie dans la vigne. Établies au début des années 1970, des entreprises maintenant très connues comme Clos du Val, Joseph Phelps, Stag’s Leap, Shafer, Diamond Creek et tant d’autres sont en quelque sorte les fruits de la vision de Robert Mondavi. Depuis, le développement a été exponentiel. En 1966, la vallée de Napa ne comptait que 25 exploitations vinicoles. On en dénombre maintenant plus de 400, étalées dans cette étroite bande d’une centaine de kilomètres au nord de San Francisco, où la terre agricole est devenue la plus chère de tout le territoire des États-Unis — autour de 375 000 dollars américains pour un seul hectare!
Tout le monde est d’accord, Robert Mondavi, c’est Monsieur Napa. Ambitieux, travailleur infatigable, poursuivant cent idées à la fois, il a aussi été un vendeur redoutable qui ne se contentait pas de promouvoir ses propres vins, mais l’industrie viticole californienne dans son ensemble.
Astucieux, Robert Mondavi a vite compris que, pour mieux se vendre, il fallait se bâtir une crédibilité à l’échelle internationale. Bien avant que le mot «mondialisation» soit sur toutes les lèvres, il a conclu la première association franco-américaine, avec le baron Philippe de Rothschild, propriétaire du célèbre Château Mouton-Rothschild et inventeur du Mouton-Cadet. Ensemble, en 1979, ils ont créé Opus One, devenu depuis l’un des vins américains les plus prestigieux et les plus chers. Au cours de la dernière décennie, Mondavi n’a cessé d’étendre sa toile sur la planète viticole en établissant de nouveaux partenariats: Chili (Sena et Caliterra avec la famille Chadwick), Italie (Luce, Lucente et Danzante avec les Frescobaldi de Florence), Australie (Rosemount); sans compter d’importantes acquisitions en Californie (Woodbridge, Byron Estate et Arrowood) ainsi qu’en Italie (Ornellaia).

Parti de zéro en 1966, l’empire Mondavi génère un chiffre d’affaires annuel de 500 millions de dollars américains. Dans la cinquantaine, les deux fils de la famille, Michael et Tim, dirigent aujourd’hui cette multinationale du vin, maintenant inscrite à la Bourse Nasdaq. Mais le père est sur place tous les jours, surtout préoccupé ces temps-ci par la défense des vins avant tout fins et harmonieux. Car au cours des derniers mois, les Mondavi ont eu à subir les foudres de l’omnipotent chroniqueur américain Robert Parker, qui leur reprochait de «sacrifier la générosité de la nature californienne à la production de vins banals et anodins». Parce qu’il est plus facile de tirer sur le gros gibier que sur des vins-cultes à la mode et produits en quantité lilliputienne, le magazine
Wine Spectator y allait lui aussi d’une même diatribe, critiquant les vins Mondavi pour leur manque de richesse et de complexité.
À ces brûlots grotesques et injustifiés, Robert Mondavi répond que le combat de sa vie fut précisément d’introduire une notion de finesse dans les vins de Napa. «Nous continuerons d’offrir des vins harmonieux, conçus avant tout pour donner du plaisir à table.» Au moment où il prononçait ces mots dans l’immense salle à manger de son domaine, à Oakville, j’avais devant moi un verre de son Chardonnay Réserve 1998, un remarquable vin, racé et élégant. Tout sauf banal ou anodin!
Au crépuscule de sa vie, Robert Mondavi continue de préparer l’avenir. D’abord, il a investi près de 30 millions de dollars dans la rénovation d’un nouveau centre de vinification mettant à profit 35 ans d’expérience et de nouvelles techniques. Achevé juste à temps pour la vendange 2000, l’endroit est impressionnant, abritant 56 grandes cuves de bois et un immense chai souterrain où sont alignées 1 300 belles barriques blondes. Puis, Mondavi le philanthrope a fait don de 35 millions de dollars à l’Université de Californie à Davis pour le développement de l’Institut du vin et des sciences de l’alimentation. Enfin, le dernier grand rêve de sa vie est la création à Napa de Copia, le tout nouveau Centre américain pour le vin, l’alimentation et les arts auquel il a fait cadeau de 20 millions de dollars (
www.copia.org).
Si ses vins ne font pas l’unanimité, Robert Mondavi est considéré par tous comme le père du vin californien moderne. L’an prochain, on célébrera sans doute ses 90 ans en grande pompe. Et pour la millionième fois, il prendra le micro avec le même plaisir, charmant l'auditoire et l'invitant à nouveau à partager les joies raffinées de la table et du vin.
© 2001