Depuis plus d'un siècle, une dynastie écossaise contribue avec force et brio au rayonnement du Porto.
Leur histoire pourrait faire l'objet d'un roman. Dans cette saga familiale étroitement liée à l'histoire moderne du Porto, ni détails croustillants ni scandale. On y raconterait simplement comment, une famille sans histoire, partie de rien mais remarquablement travailleuse et apte aux affaires, a survécu aux guerres et aux crises économiques, bâtissant en moins d'un siècle un véritable empire.

Tout a commencé en 1882, lorsque Andrew James Symington, alors âgé de 19 ans, partit de son Écosse natale pour s'adonner au commerce de tissus dans la ville de Porto, sur la côte portugaise. Comprenant vite qu'il y avait plus à gagner avec le vin fortifié du Douro qu'avec le coton, il entra chez Graham's, l'un des piliers du commerce viticole local. Par la suite, il s'associa à la famille Warre, dont l'entreprise fondée en 1670 était l'une des plus anciennes de Porto. Dix ans plus tard, «AJS» avait pris le contrôle de l'affaire et avec ses trois fils, il mit la main sur quelques autres beaux morceaux: Dow's, Quarles Harris et Gould Campbell.
Avec autant de flair et d'ambition, leurs descendants ont continué l'expansion en faisant l'acquisition, en 1970, de Graham's et de Smith Woodhouse puis, en rachetant, en 1989, la Quinta* do Vesuvio, un splendide domaine de 400 hectares sur les bords du Douro. Patiemment, les Symington n'ont cessé de tisser leur toile en prenant possession de plusieurs des meilleurs vignobles du Douro, s'assurant ainsi que les plus beaux raisins ne partiraient pas dans les cuves de la concurrence.
Aujourd'hui dirigé par six membres de la quatrième génération, le groupe Symington est le numéro un des exportateurs de Porto haut de gamme, contrôlant 30% des ventes mondiales. Et bien que la famille produise un éventail complet de tous les types de Porto, la spécialité de la maison est évidemment le Vintage Port, la crème de la crème, véritable vin-culte élaboré uniquement dans les grandes années. Même s'il ne compte que pour 2% de toute la production, le Porto Vintage est le porte-étendard de toute l'industrie, la référence incontournable sur laquelle les exportateurs ont bâti leur réputation. «Au moins chaque semaine dans le monde, il y a quelque part une dégustation comparative de Vintage», expliquait Rupert Symington lors d'une visite à Montréal cette année. «Nous sommes constamment sous surveillance et nous devons être les meilleurs».
Encore dans la trentaine et déjà coadministrateur de l'entreprise familiale, Rupert est un Symington pur race avec ses allures de premier de classe. Éduqué à Oxford et au célèbre INSEAD (Institut européen d'administration des affaires) à Fontainebleau, le plus souvent vêtu de l'inévitable complet à rayures, il est l'archétype du jeune gentleman britannique.
Ne reculant devant rien pour marquer des points sur un marché québécois extraordinairement entiché de Porto - 176 000 caisses vendues l'an dernier, une progression de 670% en cinq ans! - lui et son cousin Charles, responsable des vinifications, ont profité de leur séjour dans la métropole pour offrir à la presse spécialisée une mémorable dégustation des Vintages de Graham's et de Dow's, y compris des millésimes mythiques et hors commerce comme 1963, 1955 et 1945. Pour présenter ces morceaux d'anthologie, Rupert Symington avait apporté dans ses valises les notes écrites par son grand-père pendant les vendanges. L'entendre décrire la qualité exceptionnelle des raisins de la récolte 1945 donnait l'impression de remonter dans le temps et rendait les vins d'autant plus vivants.
Comme les témoins d'une course à relais transmise d'une génération à l'autre, ces vieux vintages semblaient défier le temps. Des vins gracieux et éternels, démontrant hors de tout doute que des bouteilles de cette trempe exigent de mûrir au moins une quinzaine d'années avant d'arriver à leur zénith. Même les 1985 vendus au Québec il y a 10 ans méritent de dormir encore en cave.

Hélas, les temps changent et même si de plus en plus d'amateurs ont tous les dollars nécessaires pour faire provision de Porto Vintage, ils n'ont pas la patience d'attendre. Aux États-Unis surtout, où le marché absorbe maintenant près des deux tiers de la production mondiale et où de nombreux amateurs pressés semblent incapables de résister à l'exubérance fruitée des vins jeunes. «Trente pour cent des vintages 1994 exportés aux États-Unis ont déjà été bus», déplore Rupert Symington. Des vins qu'on aurait pourtant dû attendre jusqu'en 2012-2015!
Malgré tout, pas question de moderniser le Vintage pour le faire évoluer plus vite, car chez les Symington, on a le sens du patrimoine et de la tradition. Ce qui ne les empêche pas d'innover, puisque la famille vient d'investir des sommes considérables dans la fabrication sur mesure de fouloirs robotisés pouvant remplacer le séculaire foulage aux pieds. L'idée n'est pas de changer mais de produire des vins encore plus complets, en souhaitant que les générations futures se rappelleront que, au-delà des modes, les fruits de la patience sont toujours les meilleurs.
* Le mot portugais quinta signifie ferme, et par extension, exploitation viticole.
© 2001