Le vin chilien est devenu une industrie prospère, tournée vers l'exportation. Et certaines bouteilles comptent parmi les meilleures du Nouveau-Monde.
Du haut des airs, la vue est spectaculaire. À l’est, les cimes enneigées de la cordillère des Andes. À l’ouest, des collines couvertes de forêts, et au-delà, les eaux frémissantes du Pacifique. Entre les deux, un long tapis de terres arides parsemées d’îlots verdoyants.
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À la manière d’un cowboy qui aurait troqué son cheval pour un vieux Cessna, le viticulteur Aurelio Montes tient les commandes de l’avion, survolant la campagne chilienne. Il montre du doigt un grand carré de verdure: c'est le domaine El Archangel, sa nouvelle conquête.
«Nous en avons pris possession le 1er juin 2001. Il n'y avait rien ici. En cinq mois, la terre était nettoyée, les puits d’alimentation creusés, les piquets enfoncés, les fils de fer tendus et les ceps plantés.» Aujourd’hui, la vigne couvre 65 hectares, mais dans quatre ans, le vignoble d’Aurelio Montes s’étendra sur 250 hectares, trois fois la taille typique d’une propriété du Médoc. Bienvenue à Marchihue, zone viticole en plein développement à 150 km au sud-est de Santiago.
Si la viticulture chilienne a longtemps traîné de la patte comme une vieille rossinante, elle avance depuis quelques années à la vitesse supersonique. En effet, on observe la même situation à Santa Cruz: là où il n’y avait en 1997 qu’une terre en friche, la société Caliterra a créé le vignoble de La Arboleda. Cet écrin au pied des montagnes est maintenant planté de 210 hectares de vignes de cabernet, de merlot et de carmenère, trois variétés bordelaises importées au pays dès le milieu du 19e siècle.
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Caliterra est un partenariat formé de la famille chilienne Chadwick — propriétaire du célèbre vignoble Errazuriz — et des Mondavi de Californie. Pourquoi avoir choisi le Chili? «Parce qu’on peut facilement y acheter toute la terre que l’on veut», dit Tim Mondavi, heureux de payer 20 000 dollars américains l'hectare, au lieu de 375 000, comme dans la vallée de Napa... Non seulement la terre ne coûte pas cher, mais les conditions de viticulture y sont idéales. La saison végétative est longue et les eaux du Pacifique, refroidies par le courant de Humboldt, abaissent la température de l’air côtier, éliminant ainsi les précipitations. Les étés sont chauds et particulièrement secs. Tellement qu’il faut irriguer. «Avant, on inondait les terres au moyen des anciens réseaux de rigoles», raconte Pedro Izquierdo, directeur de la viticulture chez Errazuriz. Aujourd’hui, on emploie le système d’irrigation au goutte-à-goutte, beaucoup plus précis.
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Et surtout, il y a la cordillère, la gigantesque épine dorsale du vignoble chilien, qui influe sur l'écart des températures grâce à l’air frais descendant des montagnes. Ainsi, en été, autour de Santiago, il n’est pas rare de voir le mercure monter à 32°C, pour plonger ensuite à 10°C pendant la nuit. Cet écart quotidien, considérable, favorise la qualité aromatique du raisin tout en préservant son acidité. C’est pourquoi les vins rouges du Chili ont ce naturel équilibré, généreusement expressif et rarement lourd qui les rend si charmeurs.
Les vins chiliens doivent aussi leur «tempérament bordelais» aux grandes familles bourgeoises du 19e siècle, qui s'enrichirent dans les mines de cuivre et d’or du pays. «Ces familles voyageaient en France et elles avaient adopté une culture du Bordeaux, raconte Agustin Huneeus, propriétaire du vignoble de Veramonte. Pour cette aristocratie chilienne, le vin représentait plus qu’une activité commerciale, il leur conférait une certaine noblesse.» En effet, comme à Bordeaux à la même époque, le fait d’apposer son nom sur une bouteille et de l’associer à une grande exploitation viticole assurait un prestige inégalé. À son zénith à la fin du 19e siècle, le vignoble de la famille Errazuriz, dans la vallée d’Aconcagua, à 150 km au nord de la capitale, était réputé comme le plus vaste domaine viticole privé au monde.
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La plus grande partie du 20e siècle a cependant été moins glorieuse: les vins produits, issus d’une viticulture archaïque favorisant avant tout la quantité, étaient de plus en plus médiocres et vendus essentiellement sur le marché local. Dotés de peu de moyens financiers et techniques, les producteurs chiliens étaient incapables d’exploiter à fond le formidable potentiel de leurs terres.
La révolution a commencé dans les années 1980, lorsque les grandes entreprises viticoles se sont résolument tournées vers l’exportation, allant ainsi chercher les devises étrangères nécessaires à la modernisation des cuveries et des chais. «En expédiant quantité de bons vins faciles à boire et bon marché aux États-Unis, au Canada et en Angleterre, nous avons commencé à voir la lumière au bout du tunnel», raconte Don Alfonso Larrain, grand patron de Concha y Toro, numéro un au pays avec 4 000 hectares de vignes et 5 millions de caisses exportées. En 1986, les ventes de vins chiliens à l’exportation se chiffraient à 12 millions de dollars américains. En 2001, à 600 millions!
Après avoir apprivoisé les nouvelles technologies et les règles de l’œnologie moderne, les Chiliens ont entrepris de faire le ménage dans les vignes. En 1994, la taille du vignoble était réduite à 54 000 hectares, la moitié moins qu’en 1970: les vieux ceps de païs, un cépage indigène uniquement bon à produire du pousse-au-crime, étaient arrachés.
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Depuis, les Chiliens ont littéralement reconstruit le vignoble national, plantant les bons cépages aux endroits appropriés, pratiquant une culture plus rigoureuse et exploitant de nouvelles zones viticoles. La région de Casablanca, à mi-chemin entre Santiago et Valparaiso, en est un exemple. La vigne y était quasi absente il y a à peine 10 ans. Aujourd’hui, chardonnay, pinot noir et sauvignon couvrent 4 000 hectares et donnent quelques-uns des vins les plus distingués du pays.
D’autres régions s’annoncent prometteuses, notamment celle de Leyda, au sud de Casablanca, où le chardonnay aurait trouvé une nouvelle terre promise. Près de Santa Cruz, où la vigne grimpe à flanc de coteaux, le secteur d’Apalta donne depuis quelques années des vins rouges impressionnants. Et repoussant les frontières encore plus au sud, Felipe de Solminihac — associé à Paul Pontallier, directeur du Château Margaux, et à Bruno Prats, ex-propriétaire de Cos d’Estournel — produit maintenant à Traiguén, à 650 km de Santiago, un remarquable chardonnay que beaucoup considèrent comme le plus fin du pays.
Aujourd’hui, le vignoble chilien a retrouvé sa taille: 106 000 hectares. En même temps qu’ils conquièrent de nouveaux territoires, les viticulteurs découvrent les vertus de cépages longtemps ignorés, comme le carmenère, une ancienne variété bordelaise cultivée depuis des lustres au Chili, mais qu’on avait fini par confondre avec le merlot.
Encore plus prometteuse, la syrah, issue de la vallée du Rhône, est devenue l’enfant chéri de producteurs importants, tous séduits par la richesse et la sève de ses vins. Importée en 1994, la syrah couvre déjà 2 000 hectares. «C’est un des cépages du futur», prédit Eduardo Chadwick, directeur d'Errazuriz et partenaire, avec la famille Mondavi, dans Seña, un des super vins chiliens à avoir vu le jour depuis 1995.
Les Chiliens veulent maintenant prouver que leur pays peut non seulement offrir une gamme de vins de qualité à prix abordable, mais aussi des crus capables de rivaliser en qualité (et en prix!) avec ceux de France. S’il est vrai que certains en imposent, notamment Almaviva — fruit du partenariat entre la société française Philippe de Rothschild et la chilienne Concha y Toro —, ces nouveaux vins ambitieux et brillamment conçus pour attirer l’attention sont davantage la manifestation d’une technologie et d'un savoir-faire que l’expression d’un terroir. N’empêche: les progrès accomplis au Chili au cours des dernières années forcent l’admiration.
Enclavé entre la cordillère et le Pacifique, le Chili, cette mince frange de terre qui ne dépasse pas 200 km de largeur, pourrait sembler coincé dans son développement. Pourtant... Aux commandes de son vieux Cessna, Aurelio Montes contemple ces immenses terres vierges encore inexploitées. Et il sourit: «Au Chili, il n’y a pas de limite...»
© 2003