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11 juin 2007


Le prince des dégustateurs

Directeur des ventes aux enchères chez Christie’s à Londres, Michael Broadbent a passé la plus grande partie de sa vie à à déguster quotidiennement les meilleurs vins du monde.



Dans le bel immeuble de King Street, Michael Broadbent verse à ses hôtes un verre d’Anjou 1928 de chez Prunier. Dans la carafe de cristal, le vieux vin blanc exhibe une scintillante couleur dorée. «A glorious wine!», s’exclame Broadbent avec son inimitable accent du Yorkshire. Affichant le sourire amusé d’un adolescent qui vient de réussir un bon coup, il  raconte que ce vin sensationnel provient d’un lot de 100 caisses déniché il y a 10 ans dans les caves du célèbre restaurant parisien. Une découverte dont lui seul a le secret.

    On passerait des heures à entendre Broadbent raconter ses histoires captivantes et à déguster avec lui ces vins merveilleux qui nourrissent son quotidien. Depuis 1966, l’homme est directeur et premier commissaire-priseur du département des vins chez Christie’s à Londres. À ce titre, il est le numéro un mondial des ventes aux enchères de vins fins et passe pour être le dégustateur le plus expérimenté sur terre. En 40 ans de carrière, il a pour ainsi dire tout dégusté. Ses souvenirs de dégustation remplissent une centaine de carnets jalousement conservés; plus de 60 000 vins y sont scrupuleusement notés. Tout le patrimoine mondial des grands vins lui a, un jour ou l’autre, flatté le palais. Plutôt deux fois qu’une. Qui d’autre que lui a goûté plus de 20 fois le fameux Cheval Blanc 1947? Et aussi souvent Mouton-Rothschild 1945? Un sommet, selon lui: «A Churchill of a wine». S’il avoue souvent oublier le nom des gros clients présents dans la salle des ventes, sa mémoire des vins est infaillible. Tous ces milliers de grands crus semblent occuper une place précise dans son cerveau. Comme ce Noval Nacional 1931: «The Everest of Vintage Ports». Ou cet Yquem 1848: «Sheer perfection!». Et surtout ces magnums de Lafite 1870, peut-être le meilleur vin de sa vie. , dit-il en déplorant la préférence accrue du public pour les vins puissants et boisés.

    Dans les mêmes circonstances, d’autres que lui seraient d’une imbuvable prétention. Pas lui. Mince et élégant dans son costume marine rayé, il est l’archétype du gentleman britannique, d’une courtoisie et d’une urbanité exquises. Ce qui lui vaut d’être invité partout dans le monde dès qu’un riche collectionneur décide de tenir l’une de ces étourdissantes séances de dégustation. Comme cette  «verticale» de 75 millésimes de Château Margaux organisée en 1987 à Los Angeles. Le clou de l’événement: un 1771, le plus vieux bordeaux inscrit au tableau de chasse de Broadbent. Dans ces moments-là, il donne un véritable spectacle, commentant chaque vin, chaque millésime avec une érudition et un verbe exquis.

    Le coup de dés chanceux de Michael Broadbent fut d’avoir abandonné d’austères études d’architecture pour se lancer dans le wine trade. Et surtout d’avoir frappé à la porte de chez Christie’s en 1966 pour offrir de prendre en charge la réorganisation des ventes de vins alors interrompues depuis la Deuxième Guerre mondiale.

    La vénérable institution londonienne avait été créée en 1766 par James Christie, un drop out de la marine recyclé dans les ventes aux enchères d’oeuvres d’art et de vin. Les premiers catalogues, soigneusement conservés dans les voûtes de King Street, indiquent les goûts de l’époque: vins du Rhin, Porto, Madère, Champagne, vins d’Espagne, Malaga et surtout le claret, (un Anglais ne dit jamais «red bordeaux»), inscrit dès la toute première vente en décembre 1766.

    Au fil des ans, des caves célèbres ont été vendues dans les Great Rooms de Christie’s, notamment celle de Disraeli, en juillet 1881, riche de quantités impressionnantes de Latour et de Lafite du splendide millésime 1864; ou encore celle de la reine Victoria en 1901 (5000 caisses de fine old sherries). Plus récemment, Broadbent mit la main sur un stock de 3000 bouteilles provenant de la cave du magnat de la presse Robert Maxwell; la vente rapporta près de 100 000 livres (près de 200 000 dollars).

    La chasse aux trésors est le sport préféré de Broadbent. Parmi ses coups les plus fumants, le cellier de Glamis Castle ayant appartenu au 16e Earl of Strathmore: une réserve impressionnante avec, entre autres merveilles, 41 magnums de Château Lafite 1870 en parfaite condition. Autre pêche miraculeuse, la cave des descendants de l’ancien premier ministre William Gladstone enfouie dans un pavillon de chasse d’Écosse abandonné depuis 1927. Y dormaient depuis 50 ans des douzaines de Lafite 1874 qu’il emballa lui-même soigneusement pendant tout un week-end. «C’est le genre de marchandise que l’on ne confie pas à des déménageurs !»

    Au fil des ans, Christie’s a accumulé de nombreux records dont celui de la bouteille la plus chère jamais vendue: un Château Lafite 1787 payé 105 000 livres (plus de 200 000 dollars) par l’américain Malcolm Forbes. Le fait que la bouteille avait supposément appartenu à Thomas Jefferson ajouta à sa valeur, mais suscita beaucoup de suspicion. Au grand désespoir de Broadbent, le vieux flacon fut exposé dans de mauvaises conditions dans les bureaux de Forbes à New York; le bouchon sécha et le vin tourna au vinaigre avant même que personne n’en profite. «What a pity...»

    Sous sa gouverne, Christie’s est devenu le leader mondial des ventes aux enchères de vins fins: 22 millions de dollars en 1992. L’entreprise mène une cinquantaine de ventes par an, à Londres d’abord, mais aussi à Amsterdam, Genève, Chicago, Los Angeles et Tokyo. Chaque fois, la simple lecture des catalogues fait rêver. À l’intention de ceux qui n’ont pas sa chance de déguster toutes ces merveilles, Michael Broadbent vient de publier The New Great Vintage Wine Book * (Alfred A. Knopf, 1991): un recueil de milliers de notes de dégustation s’étalant de 1727 à 1990. En 450 pages, c’est toute l’histoire moderne des vins fins interprétés par les sens; une lecture passionnante comme un roman et témoignant de la l'amour profond d’un homme pour le vin. «La boisson suprême», écrit-il.


© 1993


* En 2003, Michael Broadbent a publié Vintage Wine, une mise à jour complète de ses notes de dégustations accumulées pendant 50 ans. Pour en savoir plus, cliquez ici.



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